Infos admin for user id=0

  • Current template : /home/inculte/www/wp-content/themes/inculte/single.php
  • Page template : /home/inculte/www/wp-content/themes/inculte/page.php
  • Post type : post
  • 32 queries in 0,399 seconds.
  • Memory usage : 12.50 MB with peak 12.69 MB.

Dans les archives de la revue inculte (2) : Jacques Barbéri et son « Mondo Cane »

8Ecrivain, souvent classé dans la science-fiction, Jacques Barbéri a notamment fondé avec son ami Antoine Volodine le groupe Limite, à la fin des années 1980s, afin de révolutionner la SF française. Sous influence Ballardienne, Jacques Barbéri est l’auteur de textes magnifiques, publiés chez Denoël puis La Volte. Il a publié chez inculte un excellent livre documentaire, Les Années Spoutnik. Ce texte inédit a été publié dans le numéro 8 de la revue inculte, en 2007.

Mondo Cane

par Jacques Barbéri

La fin de la guerre vit la naissance des hommes-bouteilles et des ruches à homoncules. La guerre avait laissé derrière elle la Terre saignante et boursouflée. Les plaies se remplissaient au fil des années d’eau et de sable, transformant les villes en désert et les continents en îlots.

Ce qui s’était vraiment passé, personne ne le savait. Un glissement de forces, une haine incontrôlable…
Des hommes s’étaient retrouvés attirés par de grands malades, cancéreux, lépreux, diabétiques. Ils étaient tractés par une force mystérieuse, traînés comme des chiens le long des rues poussiéreuses. Aspirés. Et ils s’engouffraient, désarticulés, dans les couloirs des cliniques, des hôpitaux, pour terminer leurs courses dans les salles d’opération, collés au corps du mourant. De gigantesques pyramides se formaient, faisant éclater les murs des édifices, des bâtiments poreux.
De nouvelles montagnes envahissaient ainsi la géographie changeante du globe.
Les plus prévoyants s’étaient rapidement enterrés aux tréfonds d’abris antiatomiques. Une fois toutes les trappes fermées, les derniers maniaques de la protection s’étaient cadenassés dans de vieux blockhaus ou, le cas échéant, derrière les mètres de béton d’usines nucléaires désaffectées.
Pour les prisonniers de la surface, une des névroses les plus corrosives fut alors celle du port du masque à gaz. La hantise des radiations incita plusieurs personnes à ne plus quitter leur masque. Et, à travers les verres des lunettes, il est maintenant possible de constater un certain pourrissement de la chair. La peau se pare de moisissure et la buée qui se forme sur les verres n’est peut-être pas seulement due à l’occupant principal.

Un processus d’expansion/compression, sûrement dû aux théories d’Anton Ravon sur la localisation d’un point de modulation perceptif au niveau de la scissure de Rolando, s’était manifesté peu de temps après. De gigantesques métropoles comme New York ou Paris se retrouvaient transformées en bibelots, telles ces petites miniatures figées dans le verre, sous une tempête de neige. Des milliers d’habitants sont ainsi morts, écrasés par des chiens ou des ânes. Certains bâtiments, au contraire, se dilataient immensément, obligeant leurs occupants à marcher pendant plusieurs mois avant d’atteindre la porte de sortie, sustentés par les miettes coincées dans la trame du revêtement de sol. Des cargos venaient s’échouer sur le carrelage immaculé de salles d’opération. Des convois entiers, locomotive et wagons, terminaient leur course au fond des cuvettes de cabinets d’aisance.

Pour fuir la montée des eaux, hommes et animaux se virent contraints d’escalader les montagnes de corps et, dans l’atmosphère raréfiée des sommets, ils se sont endormis, épuisés, le sommeil bercé par le ressac des vagues se brisant contre les crânes, les jambes, les torses amalgamés, les cauchemars sculptés par les gémissements des corps encore vivants perdus dans la masse.
Certains, lors de l’escalade, s’accouplaient sauvagement à un homme ou une femme au sexe accessible, à fleur de paroi. L’orgasme paraissait s’étendre à la montagne entière ; et levioleur se retrouvait soudé à l’ensemble, après avoir vécu, l’espace d’un instant, une jouissance extrême.

Pour essayer de fuir définitivement cette terre incertaine, les plus inventifs créèrent d’étranges machines. Des catapultes géantes projetèrent des paquets d’hommes et de femmes démantelés, flottant dans de grosses combinaisons en toile, au-delà de la stratosphère. Des implantations de microréacteurs sous-cutanés propulsèrent des « hommes-canons » vers les étoiles. Les plus aventureux s’écrasèrent, après une courbe harmonieuse, au volant de fusées artisanales, à pédales ou à poudre. D’autres ont essayé toutes sortes de drogues télékinésiques, dérobées dans les centres spatiaux désertés, ou bien synthétisées à partir de formules à l’authenticité douteuse.

Et pour certains, le voyage dure encore. Durera jusqu’au pourrissement cellulaire, à l’effritement osseux de leur charpente figée, en S ou en L, dans de délicats fauteuils de salon, comme s’ils regardaient une émission télévisée anodine ou écoutaient sur leur tuner une pièce classique nécessitant un profond recueillement. Doses insuffisantes ou avariées ; et dans leurs têtes molles, les étoiles défilent le long du fuselage des astronefs, les météorites percutent le métal ; capitaines fantômes d’un vaisseau-mémoire, ils cherchent à atteindre désespérément une planète accueillante, bravant les pluies d’astéroïdes et les mutineries espiègles de l’équipage.
Les mauvaises synthèses, elles, donnent des résultats pour le moins spectaculaires ; seules certaines parties du corps sont prises d’assaut par les drogues télékinésiques. Et les bras disparaissent, les peaux se crèvent, les ventres éclatent, laissant une cavité vide, propre, les artères se vident de leur sang, les globes oculaires sont chassés de leurs orbites, les masses cérébrales fusent des narines, des oreilles ; et les voyageurs, toujours aussi calmes et sereins, paraissent regarder leur émission de télévision favorite, écouter leur disque préféré, alors que leurs organes disparus pourrissent sur des planètes lointaines.

Lorsque Anton Ravon mourut, écrasé par son manteau et sa casquette, il y eut une certaine période d’accalmie, ponctuée par quelques rares inversions. Les habits prenaient possession des corps ; les réseaux de laine devenaient intrications de fibres musculaires, les chemises en soie une tapisserie de nerfs, cravates et nœuds papillons se métamorphosaient en artères, veines, les montres s’ossifiaient, les mouchoirs s’incrustaient d’ongles, les dentelles de tissus pulmonaires. Et les corps s’aplatissaient. Vides. Ecrasés par des habits de chair. Dans un premier temps, les vêtements furent rapidement abandonnés ; puis, remplacés par des protections en cuivre, seul élément réfractaire aux inversions. Et les hommes en armures arpentaient le désert, à la recherche d’un point d’eau ; s’enlisaient parfois dans des zones meubles. Prisonniers de leurs lourdes peaux cuivrées, ils étaient dévorés vifs par les animaux des sables.
Beaucoup préférèrent rester nus.
Personne n’a jamais pu connaître l’origine exacte des hommes-bouteilles. La théorie la plus communément admise est celle qui consiste à calquer leur « fabrication » sur celle des fruits sous alcool. De la même manière que le fruit, encore fixé à l’arbre, grossit à l’intérieur d’un flacon, les bébés, après l’accouchement, sont placés dans de grosses bouteilles où ils évoluent jusqu’au stade adulte. Ensuite, ils sont jetés à la mer. Est-ce une punition, un moyen de fuir une île battue par la tempête ? Personne ne peut l’affirmer. Ils viennent s’échouer sur les plages, se fracasser contre les rochers ; et leurs occupants sont toujours morts.
Je pense, pour ma part, qu’il s’agit de messages, d’informations génétiques, peut-être. Les hommes-bouteilles ont tous le même visage. Celui d’Anton Ravon le jour de sa mort.

Les ruches à homoncules sont nées d’une nécessité. Les occupants des abris antiatomiques se sont retrouvés, pour la plupart, enfouis sous des centaines de mètres de sable. Dans un premier temps, les femmes, écrasées par une puissante léthargie, ont vu leur volume augmenter considérablement ; les membres se sont atrophiés, et seule persista la tête, au bout d’un gigantesque corps flasque. Inversement, les hommes ont réduit de volume et commencé à vivre dans les replis de chair du corps des femelles.
Mais il ne s’agissait d’animalisation qu’en apparence, les fonctions cérébrales ne diminuant aucunement. Seul l’instinct social, de vie collective, se trouva exacerbé.
Les premiers œufs furent soignés dans la crainte et la peur. Puis, les premières larves firent leur apparition. Et, munies d’appendices fouisseurs, elles entreprirent de se frayer un chemin vers la surface. Le désert est maintenant un gigantesque réseau de galeries et de chambres de reproduction. Les ruches mettent actuellement en scène la forme de vie la plus évoluée, la plus adaptée de la planète. Tout compte fait, les homoncules ont préféré rester sous terre, et ne sortent que très rarement, pour chasser essentiellement.
D’étranges structures coralliennes commencent à affleurer la surface des mers nouvelles. Encore une mutation inévitable. L’adaptation des prisonniers sous-marins sera-t-elle aussi heureuse et durable que celle des prisonniers du désert ?

La plupart des montagnes de corps sont vivantes. Elles se nourrissent par leurs milliers de bouches. Une réelle osmose, perméabilité, s’est réalisée au niveau des soudures. Elles se reproduisent par scissiparité. Les nouvelles collines sont très belles.
Une stratification des organes et des membres semble s’effectuer. Les dernières naissances ont donné lieu à des monticules relativement différenciés. La base est un amalgame de jambes ; puis viennent les ventres avec quelques organes digestifs ectopiques, ensuite les bras, suivis par les torses actionnant les organes cardio-pulmonaires à l’unisson. Un battement d’armée en marche.
Près de la surface, les têtes, abritées derrière des forêts de cheveux, et, enfin, au sommet, les organes génitaux. Les intestins terminent leur course sous terre, abrités dans les derniers mètres du parcours par une haie de jambes.
A ce rythme, je crois bien que nous allons bientôt assister à la naissance d’une nouvelle race de géants. Et je doute de connaître déjà l’aspect de leurs visages. La mort d’Anton Ravon va peut-être tous nous sauver.