Infos admin for user id=0

  • Current template : /home/inculte/www/wp-content/themes/inculte/single.php
  • Page template : /home/inculte/www/wp-content/themes/inculte/page.php
  • Post type : post
  • 37 queries in 0,510 seconds.
  • Memory usage : 12.97 MB with peak 13.15 MB.

Dans les archives de la revue inculte (3) : « Le couteau entre les dents », par Emmanuel Adely

12Auteur de nombreux livres au Seuil, Inventaire/Invention, Joëlle Losfeld ou Stock, Emmanuel Adely a signé dans la revue inculte un texte magnifique, reproduit ci-dessous, dans le numéro 12, en 2008. Il publiera en janvier 2014 un nouveau récit aux éditions inculte, l’impressionnant

« La très bouleversante confession de l’homme
qui a abattu le plus grand fils de pute que la terre ait porté
ou qui lui a tiré dessus le premier
ou qui lui a tiré dessus le second
ou qui est le premier à l’avoir vu mort
ou qui est celui qui dans l’hélicoptère s’est assis sur son cadavre
ou qui a tout inventé
pour avoir une histoire à raconter »

  •

Le couteau entre les dents

par Emmanuel Adely

J’ai voté communiste, pour plein de bonnes raisons, je le revendique, je dis ça avec fierté vraiment, j’ai voté communiste, un des bulletins les plus moches, en papier vraiment moche avec, sur la profession de foi, une photo à ne pas croire, genre réclame années 70, plus personne fait ça aujourd’hui, aujourd’hui la politique c’est de la communication avec des couleurs et des slogans et du papier brillant, mais pas chez les communistes, ou alors c’est voulu, cette ringardise, c’est réfléchi et marketing mais bon je ne pense pas, qu’ils vont jus- qu’à ce cynisme, enfin je l’espère, même si Beigbeder était intervenu dans la campagne des communistes, mais ça c’était avant, maintenant, sans Beigbeder, j’ai voté communiste, et pour plein de bonnes raisons, et j’en suis fier, parce que je le vaux bien, parce qu’ils le valent bien eux aussi, et pour que les autres ne décident pas à ma place, c’est ce qu’ils disent à la télé, ne laissez personne décider à votre place, ça m’est revenu après, ça, après que j’ai voté communiste, je me suis souvenu de cette phrase, de pourquoi elle était faite, qu’elle engageait à aller voter, pourtant je ne me souviens jamais des pubs, ou des réclames, je veux dire je ne me souviens jamais à quoi elles se réfèrent, je peux les trouver drôles, je peux les trouver belles, ou idiotes, mais je me trompe toujours de produit, par exemple pour celle-là, qui dit de ne laisser personne décider à votre place, j’ai pensé qu’elle était faite pour une banque, ou pour des assurances, des produits financiers ou quelque chose de ce genre, un slogan extrêmement drôle, parce que la pub est drôle, c’est du mensonge drôle, et donc je ne m’en souviens jamais, je me souviens des slogans, des images, parce que je le vaux bien, ou ne laissez personne et caetera mais pas si ça parle de spaghettis ou de téléphone portable pour moi c’est égal, au fond c’est la même chose, une voiture, une banque, un parti politique ça se choisit dit la pub, elle se prend très au sérieux la pub, pour notre conscience ou notre inconscience, et demain j’enlève le bas, regardez-moi dans les yeux, c’est pour des parfums ou des soutiens-gorge, ou des clubs de thalassothérapie je n’en sais rien, en ce moment à la radio j’entends souvent un slogan pour une agence de je ne sais quoi et qui se dit «créateur de vacances », j’ai entendu ça, il y a maintenant des créateurs de vacances et donc des gens qui vont voir des créateurs de vacances pour organiser leurs vacances parce qu’ils ne savent pas quoi faire pendant leurs vacances, ni créer leurs vacances eux-mêmes, j’aime beaucoup ça cette idée de créateur de vacances, j’ai- merais bien être artiste de vacances par exemple, mais bon, la pub qui engage à aller voter, qui engage à ne pas se laisser dicter ses décisions par la pub, c’est quand même rigolo ça, une pub qui engage à ne pas écouter la pub, en gros c’est ce que ça veut dire, eh bien elle est pas mal faite, et drôle, ça m’est revenu après, après que j’ai voté communiste, que cette pub engage à aller voter, elle montre une salle d’accouche- ment et dans cette salle d’accouchement une femme qui vient d’accoucher, un bébé dans les bras d’une infirmière, et l’infirmière demande comment on va l’appeler ce petit bébé, alors on va l’appeler comment, François, Alain, et d’autres infirmières se mettent à donner leur avis, ou Jean c’est joli, ou Bertrand, bref ça bavarde autour de la mère interloquée, on aperçoit le père interloqué aussi, les deux sont interloqués c’est normal, et finalement l’infirmière dit Jean-François, ou Jean-Paul, elle dit oui c’est bien Jean-Paul, allez va pour Jean-Paul, et elle écrit le prénom sur le bracelet du bébé devant les parents interloqués, et après il y a le slogan ne laissez personne décider à votre place, elle est bien faite cette pub, elle me plaît pour plein de raisons évidemment, mais que je n’avais pas comprises, et notamment ça m’est revenu après, donc, notamment, avant la naissance de mon fils, alors que nous avions décidé de son prénom, que ce soit un garçon ou une fille nous avions décidé d’un prénom c’était fait, choisi, avec enthousiasme, et avec certitude, eh bien ce prénom, pour un garçon, ne plaisait pas à sa future grand-mère, elle trouvait ce prénom trop quelque chose, trop exotique, trop connoté, trop difficile, trop littéraire, et pendant toute la grossesse jusqu’au jour de sa naissance, l’air de rien, elle nous donnait des livres qu’on donne aux parents avec des pubs pour le lait machin et les couches bidule, des livres de prénoms, dans lesquels elle soulignait ceux qui lui plaisaient à elle, l’air de rien, sans doute parce qu’elle n’avait pas eu de fils, aussi, c’est peut-être une raison, et peu importent ses raisons, et puis très vite elle s’est arrêtée sur un prénom, c’était Alexandre ce prénom, et chaque fois qu’elle nous voyait elle disait c’est joli Alexandre, et c’est vrai c’est joli Alexandre, je ne le nie pas, c’est très joli Alexandre, et puis le diminutif d’Alexandre c’est Sacha disait-elle, ah oui c’est possible c’est une info et peut-être à Moscou mais à Paris c’est plutôt Alex pensais-je, bref, chaque fois et jusqu’à la clinique, jusqu’à la minute de l’accouchement elle a essayé de nous persuader qu’il fallait appeler notre fils, si c’était un fils, Alexandre, c’est très beau ce prénom et c’est facile à porter, alors que celui que vous avez choisi c’est imprononçable et connoté, et difficile, et quand l’enfant est né, et qu’on a su que c’était un garçon, c’est-à-dire tout de suite, d’ailleurs on sentait que ce serait un garçon ce sont des choses que parfois on sent, eh bien on l’a appelé Solal, parce qu’on l’avait décidé, on l’a appelé Solal pour que personne ne décide à notre place, et c’est pour Solal, aussi, que j’ai voté communiste, pour croire qu’on ne décidera rien à notre place.