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Dans les archives de la revue inculte (5) : « La Maman est la Putain », par Joy Sorman

9Membre du collectif inculte jusqu’à l’arrêt de la revue du même nom, Joy Sorman a entre autres participé au très long dossier du neuvième numéro, « Mamans, putains & autres ». Découvrez ici l’intégralité de son texte.

La Maman est la Putain

par Joy Sorman

 

Si on voulait écrire l’histoire du couple en Occident – et on veut l’écrire – on ferait de « la maman et la putain » son paradigme fondateur et sa fin dernière, son principe généalogique autant que l’accomplissement de sa modernité.

L’amour a inventé le couple et le couple a inventé la maman et la putain, a inventé la disjonction entre la maman et la putain autant que son principe dialectique – articulations des deux, greffe, couture, soudure. La maman et la putain dans un premier temps, la maman est la putain dans un second temps ; avant et maintenant. Deux cultures, deux idéologies, deux pratiques du couple, deux incarnations de l’amour dans l’histoire, et toujours l’asservissement de la femme.

La maman et la putain sont les deux figures féminines possibles, et disponibles, depuis l’invention du couple, c’est-à-dire l’invention de l’intimité, du domestique, du mariage ; le couple étant à la fois ce qui soumet la femme à l’autorité de l’homme (du moins historiquement et toujours aujourd’hui dans les faits) et ce qui rationalise la passion amoureuse en l’astreignant à des règles, un contrat, un espace.

L’amour a inventé le couple pour se donner un cadre social, contrôlable. Et le couple a inventé la maman et la putain, a tracé une ligne entre ce qui est à l’intérieur du couple et ce qui doit être maintenu à l’extérieur, le légal et l’illégal, la raison et le délire, la vie (construire, durer, se reproduire) et la déconne (aller aux putes).

Plus précisément c’est le mariage – c’est-à-dire la bourgeoisie – qui a inventé la maman et la putain. Le mariage permettait d’opérer des distinctions entre les femmes : celle qu’on épouse distinguée de toutes les autres (toutes des salopes sauf maman). La bourgeoisie – qui aime les valeurs, les hiérarchies, et en général que les choses soient à leur place – a inventé la maman et la putain pour que définitivement les apparences soient sauvées et qu’elles n’entravent pas le bon déroulement de leur business ; leur business étant la prise de pouvoir sur le bon goût.

On épousait maman, on lui faisait des enfants – c’était la mère de nos enfants et personne ne rigolait avec ça -, on l’emmenait dans les dîners en ville, elle tenait la maison, et on couchait avec des putains – des maîtresses, des call girls, des prostituées – dans des chambres hors de vue. Engagement pour la vie d’un côté, assouvissement hygiénique – c’est bien naturel – de l’autre. Sexualité reproductrice d’un côté, sexualité-plaisir et fantasmes de l’autre. Du côté de la maman le vrai amour, pur et éternel, du côté de la putain le désir qui déborde, les aventures sans importance, le jeu. Barrage entre les deux, frontière électrifiée sous haute tension, tranchées pleines d’acide – infranchissables. Et la vie s’écoulait tranquillement, chacun à sa place, tout le monde bien gardé, rien à redire. Epouser maman, coucher avec putain, parler avec les copains ; la trilogie du bonheur.

C’était pas si mal, le mariage avait cette vertu d’assainir l’amour, de le prémunir contre les accès passionnels (on ne divorçait pas, on pouvait cesser de s’aimer mais on restait ensemble parce qu’on était en affaires ensemble, on avait passé un contrat, l’union était de raison ; tu me laves mon linge, je t’assure un statut social) ; les femmes mouraient moins de passion que maintenant (aujourd’hui le mariage se meurt, la passion sort de terre et elle est venue pour se venger – la nuit des morts vivants de la passion, le retour). Les hommes vivaient éventuellement quelques amours dévorantes avec des putains qu’ils couvraient de cadeaux ; les femmes beaucoup moins – certaines se risquaient à l’adultère, bien sûr, Madame Bovary a déconné, bien sûr, mais le mariage avait de la valeur, rien encore n’avait foutu le camp. La femme était une esclave, elle était l’esclave de la maman, et ça ne faisait pas de vagues.

Puis elle est devenue l’esclave de la maman et l’esclave de la putain, le jour où la maman est devenue la putain et inversement. Double servitude du couple. Effets pervers de la libération sexuelle, effets pervers de l’explosion du mariage.

Nous sommes en 2006, la maman est la putain, et on n’a toujours pas inventé le papa et le gigolo. Les hommes vont toujours aux putes, comme avant, mais quelque chose a changé, maintenant on peut aussi avoir putain à la maison ; enfin c’est pas tout à fait la même putain que la putain de la rue Saint-Denis ; pas la même putain non plus que la salope qui en veut sur la piste de danse, tu sais celle qui allume tous les mecs ; celle-là t’aimerais bien te la taper sur le parking mais surtout pas vivre avec.

La putain à la maison disons que c’est plutôt la bonne meuf avec qui t’as envie de t’engager ; tu racontes à tes copains qu’elle est un peu cochonne au lit. La putain à la maison c’est la femme issue de la libération sexuelle, celle qui peut désormais exprimer, assumer, revendiquer son désir ; Madame Bovary elle pouvait pas trop. Désormais la mère de tes enfants peut aussi être ta putain, tu peux tourner des pornos amateurs avec elle, aller en boîte échangiste, lui offrir des gadgets SM pour Noël ; vous pouvez coucher ensemble pour le plaisir, même pas pour procréer. C’est tout bénef mec.

Pour la femme c’est une avancée ; oui ; mais non, parce que maintenant pour se trouver un mec il va falloir qu’elle soit crédible à la fois en maman et en putain, qu’elle soit convaincante sur les deux fronts. Madame Bovary elle n’a eu à faire ses preuves que sur le front maman. Maintenant c’est deux fois plus de boulot, donc deux fois moins de chances.

Pas si simple d’être moderne. Parce que la modernité n’a pas fini le boulot, elle a libéré la femme mais sans déboulonner le patriarcat ; elle a fait exploser le mariage mais sans éradiquer les représentations masculines, sans purger les fantasmes virils ; elle a inventé la contraception mais a omis de se débarrasser des injonctions de la nature : la femme est toujours destinée à procréer, même le gynécologue de ma cousine le dit.

Désormais l’homme dispose – à la maison, sur place – de la maman et de la putain, deux en un, robot multifonctions, face A et face B. Disposer du confort et de la transgression sans bouger du canapé, zapper tranquille. Ce soir t’es ma putain à la maison, rien que pour moi t’as mis ta lingerie rouge sexy en dentelle et t’es ok pour une sodomie. Ce soir t’es la mère de mes enfants, ma petite femme, tu m’as préparé une blanquette parce que tu sais que j’adore ça, tu me réconfortes après une dure journée de boulot, tu vas me faire une petite fellation de maman – pas la même que celle de putain (quand tu fais putain je pose ma main sur ta tête pour accompagner le mouvement, et t’avales). Voilà, ça dépend des jours et des humeurs, ça dépend si Moulineau t’a fait chier au bureau ; Moulineau c’est ton chef.

Et le bruit court que ce système à deux vitesses serait le meilleur pour passer sa vie ensemble. A la fois gage de sécurité, reproduction, confort, intégration sociale, et durabilité maintenue par le désir, l’excitation, le piment. Equilibre précaire dans les interstices duquel vont bientôt s’immiscer la lassitude, la perte d’appétit sexuel, l’habitude, l’ennui, la routine et bientôt le désamour puis la haine.

Voilà la geôle des femmes modernes : maman et putain en alternance, système binaire ; rien n’enferme plus que le binaire, le binaire est sans issue. Toute tracée, autoroute à deux voies mais à sens unique (avec bande d’arrêt d’urgence = adultère, quand maman ne fait plus office de putain). Aucune possibilité d’extension du domaine de la femme. Putain et maman, vie privée et vie publique. Putain dans la vie privée mais aussi dans la vie publique, pour rendre jaloux les copains ; elle est trop bonne ta femme, vas-y comment tu parles de ma femme (accent parodique racaille et pas, je suis macho et pas, je déconne et pas, petit sourire de fierté en coin à peine rentré, coup de coude, clin d’oeil).

Schizophrénie de la femme coincée entre deux murs, entre deux miroirs – par où son sort ? Vouloir être les deux à la fois pour contenter la nature, son mec, les pubs à la télé, les magazines féminins (dossier du mois : comment garder son mec, être une bonne mère et winner au boulot. La maman est la putain est la working girl = super modernité).
Les femmes deviennent folles à force de vouloir être maman et putain, synthèse sexy-responsable de la morale et de l’hédonisme contemporains.

Quelle marge de manœuvre pour la femme, quel pouvoir de troubler ce modèle ?

Sur Arte radio le témoignage d’Elise, 30 ans, deux enfants ; le titre de l’extrait sonore : la suçothérapie.

Elise raconte en 7 minutes 45 comment elle a sauvé son couple grâce à ce qu’elle appelle la « suçothérapie ». Son compagnon est en pleine crise, il ne sait plus s’il aime sa femme, il ne sait plus ce qu’il fait là. Elise ne supporte pas de ne « servir » à rien à son mari (ce sont ses mots) ; elle ne veut pas le perdre, elle décide d’agir, trouver une solution, faire quelque chose. Elle lui propose alors de le sucer tous les deux jours entre 21 heures et 22 heures, pendant deux mois. Fellations pour maintenir le lien. Après deux mois studieux, appliqués, consciencieux, Elise est à bout de nerfs et de forces mais la crise est passée. Comme elle dit, « ça a marché ».

Il s’est passé quelque chose – cette manière de rebattre les cartes de la maman-putain – ; Elise a mis en place une stratégie, une technique, en a fait part à son compagnon, l’a informé du procédé, de l’artifice, du geste ; ainsi le modèle maman-putain – ordinairement implicite – devient ici explicite ; la symbolique de la fellation est mise à jour dans une perspective curative, le contrat est clair. L’homme est entre ses mains (il semblerait qu’il ait accepté sans protestations, mais Elise ne dira malheureusement rien là-dessus). Sauf que. Sauf que ici la maman est tellement la putain (et inversement) qu’il n’en reste plus qu’une : l’infirmière. La maman est la putain = l’infirmière, stade ultime de la figure sexy et maternelle, stade terminal du fantasme masculin. Ici même plus d’alternance mais parfaite synchronisation, absolue confusion, superposition définitive. Sucer est devenu un travail, une tâche domestique ; putain est tâche domestique de maman et maman est tâche domestique de putain. Totale domesticité, totale domestication de la femme. Intégration de la règle à laquelle on est soumise, achèvement de l’aliénation.

Comment alors sortir du modèle binaire ? Il faut en sortir, démultiplier les possibilités et les modèles, ne plus être la fille bien dont on parle dans les magazines féminins, sortir de l’autoroute à deux voies, s’écarter sans cesse, dévier. Et que fleurissent cent mille femmes, des roses, des chardons, des fleurs de pavot, des géraniums, des bégonias, des rhododendrons, des tulipes, des soucis, des marguerites et de la mauvaise herbe.

Faire éclater la maman et la putain en une multitudes de figures contrastées, éphémères, de passage, indéfiniment renouvelables.
La femme a trop longtemps tourné en rond dans sa cage, dans la cage du couple mortifère où l’on est ou l’une ou l’autre, la maman ou la putain. Pas de discussion possible dans un système tranquillement manichéen – désolée, il n’y a pas d’autre terme. Si c’est l’un ou l’autre, pour ou contre, avec ou sans, dedans ou dehors, oui ou non, alors pas de discussion possible ; et nous on veut discuter. Penser c’est diviser, découper, poser une bombe à fragmentation, et il faut penser la femme.

Prendre la maman et la putain dans un mouvement plus large, dans un enchaînement, une succession de figures qui ne cessent de s’écarter les unes des autres. Je ne suis plus la maman et la putain, je suis l’intello, la militante, l’allumeuse, la distinguée, la vulgaire, la sexy, la coincée, la sportive, la pétasse, la cultivée, la femme à lunettes, la racaille, la mère indigne, la mère porteuse, la professionnelle, la gaffeuse, la chaude, la bonne copine, la féministe, la salope, la langue de pute, la politisée ; je suis à la maison, dans la rue, en boîte, au bureau, au café, dans le bus ; et je ne m’arrête jamais, stop ou encore ? Encore. Marge de manoeuvre toujours, du jeu toujours (dans les deux sens du terme). Catch me if you can.

Il n’y a plus de maman et de putain qui tiennent, il n’y a que des femmes dans des situations, il n’y a que des opportunités, des interlocuteurs, des états du corps et des dispositions l’esprit, des heures de la journée, des lieux, des latitudes, des possibilités d’optimisation de mon être. Se couler, s’insérer dans la situation. Où je pose mes pieds. Ici et maintenant, multiplier, essayer – là se niche l’érotisme, partout ailleurs il est réactionnaire.

Mais qu’est-ce qu’on fait de la maman et de la putain ? est-ce qu’on les neutralise en les invitant dans la danse infinie de toutes les figures possibles ; deux parmi tant d’autres ? doit-on plutôt s’en débarrasser de peur qu’elles contaminent encore ? mais peut-on s’en débarrasser ? tiens, est-ce que je peux me trouver un mec si je suis toutes les femmes sauf maman et putain ? Pas gagné. Pas gagné de faire taire la nature, le besoin de préserver l’espèce, pas gagné de faire taire le désir. Toute une civilisation à refaire.
Maman et putain c’est plus fort que toi ? Possible. La pente est raide.

Maman et putain, modèles usés jusqu’à la corde ; peut-on les réinventer ? Cuisinière et allumeuse ? Non, injouable. Maman et putain pas sauvables mais toujours là à nous pourrir la vie.

Je dois les neutraliser, alors ok je coucherai, mais aussi je ne coucherai pas, ok pour la sodomie mais ceinture pendant un mois, ok je ferai du tajine de poulet mais aussi je saurai pas du tout faire la cuisine et on ira au Mac Do prendre un filet o’fish. Tu vas perdre la tête mec.

Et il n’y aura plus de mots, il n’y aura plus ces deux mots, on ne sera plus autorisé à les utiliser tant qu’on entendra dire que les hommes viennent de Mars et les femmes de Vénus. Tant qu’une fille qui couche avec des tas de mecs sera une salope, tant qu’il n’y aura pas un maximum de familles homoparentales, tant qu’il n’y aura pas d’utérus artificiel à la disposition de tous ; il n’y aura plus aucun mot pour qualifier aucune femme tant qu’il y aura une soi disante nature féminine, tant que la virilité restera un attribut exclusivement masculin.

Suspension du vocabulaire, moratoire sur les désignations, appellations et nominations ; il ne reste plus que des femmes en virée dans tous les plis du réel.